LA VIE EST-ELLE POSSIBLE APRÈS CIORAN?

Marcel Sylvestre

professeur de philosophie

Emil Cioran, le deuxième enfant d'Emilian Cioran et d'Elvira Comaniciu, naît un 8 avril 1911 à Rasinari, un village de Transylvanie. Ce village fut pour lui un paradis qu'il quitte douloureusement lorsqu'il s'en va pensionnaire au lycée de Sibiu en 1921. En 1928, il s'inscrit à la Faculté de Littérature et de Philosophie de Bucarest. Durant cette période, ses lectures se concentrent sur la philosophie et l'histoire de l'art allemandes. Il est alors un adolescent terrible en proie à des crises d'insomnie qui pouvaient durer des semaines et il est obsédé par la mort. "J'étais comme un démon, je pouvais m'effondrer à tout moment, mais je vivais vraiment intensément."

À partir de 1932, Cioran collabore régulièrement à une série de revues. Déjà l'on voit se dessiner chez lui une quête du moi sur un fond obsessionnel. Puis, paraît en 1934 son premier livre, Sur les cimes du désespoir: "Je n'ai pas d'idées - mais des obsessions [...]. J'aime la pensée qui garde une saveur de sang et de chair."

En 1936, il est professeur de philosophie au Lycée de Brasov, mais un an plus tard, il quitte la Roumanie et s'installe définitivement à Paris où il ne fera plus rien, si ce n'est se convertir à écrire en français. Le premier volume publié dans cette langue, réécrit quatre fois, sera Précis de décomposition: "Qui fut assez audacieux pour ne plus rien faire parce que tout acte est ridicule dans l'infini?" Dans un entretien, il confirmera ce projet de vie: "Je ne vois qu'une putain sans client pour en faire moins que moi."

Cioran n'aura pas cette audace, car l'écriture ne fut pas pour lui un passe-temps oiseux, mais une recherche, malgré sa lucidité et à travers elle, de ce qu'il était, de ce que nous sommes, nous les humains. Il écrira de nombreux autres ouvrages, mais son préféré demeurera De l'inconvénient d'être né : "J'adhère à chaque mot de ce livre qu'on peut ouvrir à n'importe quelle page et qu'il n'est pas nécessaire de lire en entier."

Cioran est mort à Paris le 21 juin 1995 à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Son scepticisme tonique n'aura pas la décence de laisser en paix celles et ceux qui le liront.

À la question la vie est-elle possible après Cioran?, plusieurs auraient le goût de répondre qu'elle n'est possible que si on ne le lit pas. Ils considèrent Cioran comme un penseur aux idées noires, pessimiste, rabat-joie et dont la lecture ne peut que vous déprimer. Comment un homme qui a écrit Sur les cimes du désespoir, Précis de décomposition, Le livre des leurres, Écartèlement ou Le crépuscule des pensées pourrait-il rendre la vie possible? Comment pourrait-il vous donner le goût de la vie? Comment quelqu'un, qui n'écrivait que dans les moments de dépression et pour qui l'écriture fut une thérapie qui l'empêcha de se suicider, pourrait-il vous remonter le moral!

Et si la vie, la vraie, n'était possible qu'après lui, qu'avec cette lucidité qui le caractérise? Bien sûr, une vie inconsciente n'a que faire de l'analyse de la pensée. Mais qui d'entre nous envie les plantes ou les animaux! Nous ne voulons pas devenir légumes et la vie de chien ne nous intéresse guère plus que la vie domestique! Nous revendiquons une vie humaine. Or, cette vie humaine a une caractéristique importante. Elle tient à l'essence même de l'humain, à son émergence du monde animal rendue possible par la conscience du moi, du "je" que je suis. Par la pensée, par la connaissance, je peux mettre en face de moi l'univers entier. Mais je mets alors une distance entre moi et l'autre - distance nécessaire à mon identité -, une distance aussi entre moi et la vie et qui fait que ma vie n'est pas végétale ou animale. Cette recherche de l'identité, cette volonté d'être sera aussi l'impasse de mon existence. "En effet, si on réfléchit aux choses, on devrait cesser d'agir, de se mouvoir. On devrait se foutre par terre, et pleurer."

La lucidité extrême a un effet corrosif sur la foi, qu'elle soit religieuse ou amoureuse. "Ne peut-on concevoir une exigence de vérité qui se refuse à toute concession, comme à toute distinction entre normal et maladif?" Nous sommes vraiment vivants dans l'intervalle entre l'inconscience de la santé et le néant de la mort. Nous vivons seulement quand nous mourons la vie, quand elle nous manque et nous marque du vide de l'être.

Nous sommes pour Cioran des êtres malades de vouloir vivre. Nous ne pouvons vivre simplement la vie. "Pour l'animal, la vie est tout: pour l'homme, elle est un point d'interrogation"; "Un animal qui a vu la vie et qui veut encore vivre: l'homme. Son drame s'épuise dans cet acharnement." Si nous le faisons, nous témoignons seulement de notre insignifiance spirituelle. "À l'être parfaitement sain psychiquement et physiquement manque un savoir essentiel."

Par la maladie, je m'interroge sur la vie, sur sa signification. Mais, son sens ne peut surgir d'elle, car c'est la révélation du non-sens de la vie qui a déclenché l'interrogation sur son sens. Le doute s'installe, envahit tout notre être et notre vie devient inconfortable.

Par ailleurs, dans la vie effervescente, l'humain s'active semblable à des vagues de la mer qui se croiraient utiles en faisant de l'écume! "Cette vitalité ne constitue guère un obstacle au suicide: tout dépend de la direction qu'elle suit ou qu'on lui imprime." On appelle "vie" ce qui n'est qu'un suicide déguisé.

Quand on saisit cela, on comprend que Cioran n'ait rien foutu, ait cessé de s'activer. On interprète l'aphorisme "on se suicide toujours trop tard" comme une reconnaissance de la raison lucide, une raison distante de la vie et dissociée du désir. Mais on saisit aussi que le suicide et l'idée du suicide sont les seules thérapies véritables et qu'on ne peut les trouver dans les pharmacies! Qu'y a-t-il de plus triste, disait Cioran, qu'une pharmacie, car elle représente une solution à la maladie et souvent à la vie! Mais nulle pharmacie ne peut vous guérir de votre existence, de votre mal d'être qui est aussi le mal de l'âme étouffant dans le corps. La vie de l'homme est une porte qu'il ne peut pas ouvrir. Toute sa vie, il cherche la clé qui lui permettrait de sortir de lui-même. Et il finira par découvrir avec horreur ou sérénité qu'elle a toujours la forme de la mort! Ce qu'exprimait de façon terrible Vincent Van Gogh dans une lettre à son frère Théo en 1880: "On ne saurait toujours dire ce que c'est qui enferme, ce qui mure, ce qui semble enterré, mais on sent pourtant je ne sais quelles bornes, quelles grilles, des murs [...] et puis on se demande: Mon Dieu est-ce pour longtemps, est-ce pour toujours, est-ce pour l'éternité?"

La différence entre le suicide et l'idée du suicide est la différence entre la mort et la vie. Le premier vous guérit définitivement de la vie. La seconde vous la permet en vous guérissant temporairement de la mort. "La pensée du suicide est une pensée qui aide à vivre [...], la vie est supportable uniquement avec l'idée qu'on puisse la quitter quand on veut. Elle est à notre discrétion [...] que nous puissions quitter le spectacle quand nous voulons, c'est une idée exaltante." "Écoutez, ne soyez pas désespérés, vous pouvez vous tuer quand vous voudrez."

Il faut remarquer qu'une telle lucidité peut faire peur. Elle fait peur à la religion, car elle la détruit. Reconnaître que ma vie m'appartient dérobe ce qui est censé n'appartenir qu'à Dieu. Je me mets à sa place, ce qui n'a rien d'honorant! Voilà pourquoi la religion condamne le suicide et que la société ne le permet pas. Il est une atteinte fondamentale à l'existence de toute institution. Le paradoxe de l'histoire des religions, c'est que des gens se soient tués si allègrement au nom d'une religion qui ne permet pas le suicide! "Le suicide [...] est l'une des grandes idées que l'homme possède. Or, pendant deux mille ans on a empêché les gens de se tuer", dira Cioran en riant.

L'homme est en porte-à-faux par rapport à la vie car il peut déchoir d'elle en la pensant. Ou il se transfigure en la défigurant. Ou il se défigure en la transfigurant. Et il ne peut faire autrement car l'existence de l'humain n'est possible que dans l'existence du "je" qui est celle de la conscience. Il n'y a pas de solution au "je". Le "je" est l'inscription du paradoxe dans le réel que nulle dialectique ne peut résoudre.

Avant Cioran, la vie n'est possible que par un manque de lucidité. Après, elle n'est possible que lorsqu'elle ressemble à l'expérience musicale qui nous amène à la danse, voire à la transe. Le vertige attaché à la lucidité freine l'expérience de l'être qui seule donne les certitudes. "Dans un univers expliqué, rien n'aurait encore un sens, si ce n'est la folie. Une chose dont on a fait le tour cesse de compter." Quelles sont vos ivresses? Qu'est-ce qui vous dégrise?